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• L'art délicat de la provocation

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• L'art délicat de la provocation

Provocation et transgression sont les mamelles de l'homme libre. Pourtant rarement ces deux mots auront-ils engendré autant de confusion qu'à l'époque qui est la nôtre. Beaucoup s'en revendiquent, dans une posture qui confine à l'imposture. Un peu comme la poésie en fait, mais ceci est une autre histoire.

Provoquer, c'est aussi inciter au duel. On ne provoquait guère en duel quelqu'un dont les idées étaient aux antipodes de celles que vous professiez. Ces dernières fussent-elles délirantes. Mais bien parce qu'il tentait de ridiculiser les vôtres, et était, la plupart du temps, à deux doigts d'y parvenir.

Faute d'une grille de lecture appropriée, un certain nombre de personnes en viennent à penser que Desproges, Coluche et Dieudonné sont bel et bien de la même famille. Ou qu'Alain Soral est un penseur libre, indépendant, non formaté.

Provoquer, c'est inciter à sortir de sa zone de confort intellectuel, déclencher un processus de réflexion en s'attaquant aux tabous et idées reçues d'une époque. Métier noble s'il en est. Ce n'est aucunement prêcher des convaincus et révulser les autres. Desproges, Coluche étaient provocateurs, Dieudonné et Soral ne sont que des pamphlétaires de bas étage.

Les fast-foods de la simili-provoc fleurissent d'ailleurs un peu dans tous les arts. Un signe qui trompe rarement : une tendance prononcée à l'auto-proclamation permanente. "Je suis un provocateur moi monsieur, un rebelle" avec bien entendu à la clé nombre de références ronflantes, de citations de ceux qui vous ont précédé (selon le domaine artistique, Bunuel, le surréalisme, Gainsbourg, Bukowski et j'en passe).

• L'art délicat de la provocation

Un exemple parmi tant d'autres : le relativement récent "Deadpool". À en croire ses promoteurs, nous serions en présence d'un film incorrect, impoli, grinçant, qui déboulonne le mythe des super-héros. Une déclaration à l'emporte-pièces qui semble ne pas prendre en compte les multiples tentatives (très souvent réussies) dans le neuvième art de décapage, accomplies depuis quelques décennies.

• L'art délicat de la provocation

Des travaux de Frank Miller sur Batman, qui en fit le psychopathe que nous connaissons à présent à la série "Preacher", en passant par le culte "Judge Dredd" à l'humour ubuesque. Soyons bons princes : sans doute ne se réfère-t-on ici qu'au versant cinématographique, où les tentatives sont plus rares.

L'ennui, c'est que la réalité est toute autre : Deadpool est un gros film bourrin (par ailleurs plutôt regardable en tant que tel) qui tente de se faire passer pour un film politiquement incorrect, en épiçant de ci de là son propos de jurons bien sentis et d'allusions salaces.

Des transgressions somme toutes très gentillettes, bien en deçà du tonitruant effet d'annonce. Bien moins dérangeant en fait que "Kick Ass"' ou même "Hancock", grinçants sans pour autant s'annoncer révolutionnaires.

• L'art délicat de la provocation

Verhoeven, Cronenberg, les films les plus réussis de la Sushi Typhoon ou de Troma Films demeurent autrement plus provocateurs.

"Deadpool", c'est un peu comme quand Michel Houellbecq tente de se faire passer pour Céline quand, dans la littérature qui dérange et gratte là où ça fait mal, il n'est, en dépit d'un talent certain mais souvent mal utilisé, même pas au niveau d'un Dantec ou d'un Ravalec.

Un vrai provocateur s'énonce rarement tel ; il ne l'est que parce qu'il tente des chemins peu explorés avant lui, et que certaines des voies qu'il prend dérangent. Il peut agir dans l'ombre comme dans la lumière, mais ne recherche pas nécessairement les sunlights. Son œuvre nait d'un besoin et non d'un plan carrière soigneusement orchestré.

Provoquer est un art qui ne s'improvise pas et supporte difficilement l'à-peu-près.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Ryû Murakami, l'infréquentable

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Un Murakami peut en cacher un autre. Deux auteurs d'aujourd'hui, sans liens de parenté. L'un, Haruki, étrange et sophistiqué, sorte de Bunuel soft, de Lynch proustien de la littérature, trouve aisément sa place dans les gares et aéroports. L'autre, Ryû, est une sorte de tsunami émotionnel qui vous laisse essoré, K.O. Capable, dans la même page, de révulser et d'émouvoir.

Comme un mixage au shaker de Cronenberg première manière et de Céline, de Sade et de Bukowski. Dérangeant, provocateur et totalement imprévisible, lire un de ses romans demeure une expérience intense et déstabilisante.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Ma première rencontre avec l'œuvre du turbulent japonais fut, comme pour nombre de lecteurs occidentaux "Les bébés de la consigne automatique". Le roman s'ouvre par une scène si choquante, si traumatisante que je ne pus m'empêcher de penser : "ou ce type est un fumiste, virtuose d'une provocation gratuite qui s’essoufflera vite, ou c'est un écrivain de génie". Toute autre alternative me semblait impossible, tant une ouverture si brutale ne pouvait s'accommoder de l'à-peu près. Parvenir à créer un monde, des personnages, une histoire au diapason, et ce durant plus de cinq-cent pages, sans verser dans une surenchère gratuite du trash, mais sans pour autant affaiblir l'impact d'un tel coup de tonnerre, d'une telle rupture dans les canons de la morale et du bon goût, voilà qui n'était guère à la portée du premier écrivaillon venu.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Fresque barbare d'une phénoménale ampleur "Les bébés de la consigne automatique" ne propose rien de moins qu'une visite guidée en enfer. Un choc que l'on peut comparer, si l'on a le goût des comparaisons, à celui ressenti à la lecture de "Last exit from Brooklyn". Déstabilisant certes, comme pratiquement toute l'œuvre de Ryû Murakami, ce livre est également un miracle d'équilibre. Entre la vitesse brutale de certaines scènes mémorables et ces arrêts sur image qui donnent ossature à ses protagonistes. Entre le langage parlé, parfois crû et ces moments où l'écriture se fait quasiment lyrique. Le style de Ryû Murakami est assurément polymorphe, et cependant toujours au service d'un récit qui prend les directions les plus inattendues. Comme s'il adaptait sans cesse rythme et langage aux pulsations des personnages et des péripéties. De la même manière, le romancier dose avec une précision de chimiste ses visions apocalyptiques, pour qu'en dépit des épouvantes glauques qu'il distille dans l'âme de lecteur, celui-ci soit toujours motivé pour le suivre.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

En comparaison, ses tous premiers pas, en 1976 (il a alors 24 ans) semblent timorés, presque sages, même si on y décèle l'embryon de ses œuvres futures. "Bleu presque transparent" - portrait d'une jeunesse désœuvrée sur fond de rock, de sexe triste et de drogues dures- anticipe de quelques années le "Moins que zéro" de Brett Eaton Ellis. Couronné par le prestigieux prix Akutagawa, il sera vendu près d'un million d'exemplaires en six mois dans son pays natal. Pousser plusieurs crans au dessus la noirceur et la violence du propos constituait un risque majeur pour un jeune auteur primé : celui que ses lecteurs ne le suivent pas dans une semblable aventure.

Ce portraitiste des abîmes n'en poursuivra pas moins son œuvre au noir, ponctuée d'imparables chef-d'œuvres, guidé par une profession de foi qui ne variera guère.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Autre roman-phare, autre leçon de ténèbres, "Miso Soup", est un livre en perpétuelle tension, habité par une perpétuelle menace. Comme le compte à rebours d'une bombe à retardement. Kenji guide les riches touristes dans les quartiers chauds de Tokyo. Pendant trois jours et trois nuits, sa route va croiser celle d'un tueur en série. Partagé entre horreur et fascination, il ne fuit pas lorsque ce qui est larvé se révèle.

Entretemps, Ryû Murakami se sera essayé au soft (le plutôt raté mais attachant "Raffles hotel") mais surtout à l'humour (féroce comme il se doit) avec l'incomparable "Chansons de l'ère Showa".

Le point de départ presque banal ne laisse en rien augurer du développement délirant qui suivra. Des jeunes en déshérence, imbibés d'alcool, de drogues et de karaoké. Fuyant l'ennui, l'un d'entre eux commet un acte gratuit : il assassine une milf lambda au beau milieu de la foule. Le hic, c'est que celle-ci appartient à un club de femmes de sa trempe, bien décidées à la venger. Commence alors une escalade vertigineuse, tant dans le choix des armes que dans le nombre de morts, qui vire rapidement à la plus totale absurdité et provoque le rire presque malgré soi.

• Ryû Murakami, l'infréquentable

"Lignes" et ses destins croisés de personnages voués au malheur et à la mort, ne manque pas de panache avec ses airs de tragédie antique, mais semble un aimable hors d'œuvre comparé au quasi-cronenbergien "Parasites".

À sa sortie de l'asile, Uehara demeure enfermé dans son appartement. Il se croit habité par un ver parasite rare qui lui dicte son comportement. Un ordinateur portable changera le cours de sa vie. Il entre, via Internet, en contact avec une mystérieuse association, qui l'incite à sortir de son cocon pour aller tuer son prochain, ce que "le ver lui ordonne".

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Ryû Murakami n'est pas "seulement" l'auteur d'une trentaine de romans, dont certains monumentaux ne sauraient occulter des œuvres comme "Ectasy" ou "Thanatos" qui, pour être légèrement en deça, n'en sont pas moins captivantes. Il est également réalisateur de cinq films et scénariste de "Audition", l'une des plus flagrantes réussites de Takashi Miike. Âmes (trop) sensibles s'abstenir…

• Ryû Murakami, l'infréquentable

Celle de Ryû Murakami est affûtée comme une lame de rasoir :
"Le fait est que j'ai beau écrire roman sur roman, s'explique-t-il, je n'arrive pas à suivre la réalité de l'effondrement de la société japonaise"
"La littérature consiste à traduire les cris et les chuchotements de ceux qui suffoquent, privés de mo
ts"
"En écrivant ce roman, je me suis senti dans la position de celui qui se voit confier le soin de traiter seul les ordures"
Le propos est acerbe. La plume ne l'est pas moins.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

S'ils prolifèrent dans la SF ou dans l'heroic fantasy, les créateurs d'univers ne sont guère, dans le roman policier, monnaie courante. Ed Mac Bain appartient à cette espèce rare et il livre, avec la saga du 87ème District, l'une des fresques les plus accomplies du roman noir. Cycle matriciel, puisque quasiment toutes les séries télévisées polyphoniques actuelles (à commencer par "Sur écoute") ont envers Ed Mac Bain une dette considérable.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Une ville imaginaire, Isola, fort inspirée de New York, et possédant certaines de ses spécificités. L'auteur en dessine une topographie précise (il en tracera même un plan). Ses quartiers riches, pauvres, voire miséreux, ses districts. Au cœur de tout cela, un commissariat, celui du 87ème district et les êtres humains qui le composent. Là réside l'idée fondamentale de cette série d'ouvrages poursuivie pendant près d'un demi-siècle : ne pas faire reposer l'empathie sur un seul personnage (le "héros") mais sur plusieurs. Le protagoniste central n'est pas un flic surpuissant, mais tous les policiers du 87ème district, avec leurs failles et leurs faiblesses.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

De cet excitant postulat de départ, Ed Mac Bain sait tirer toute la substantifique moelle, déclinant d'un roman à l'autre tout un riche éventail de possibilités. De la plus classique à la plus avant-gardiste. Ici, une, voire deux enquêtes (comme dans l'étonnant "Lightning") et leur résolution forment le noyau du livre. Là, les enquêtes policières servent de toile de fond aux problématiques amoureuses et existentielles des flics du 87ème district. Ailleurs encore nous est brossé le quotidien de la brigade, en une multitude d'enquêtes éclatées, de la plus simple à la plus complexe, de la plus sordide à la plus inepte ("Branle-bas au 87").

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

À l'inverse de bien des séries policières, le temps, dans la série du 87ème district, ne demeure pas statique, même s'il évolue au rythme que lui impose son démiurge. Les personnages évoluent, gagnent en maturité, vieillissent, et la société autour d'eux se métamorphose. C'est sans doute l'un des aspects les plus passionnants de la saga initiée par Ed Mac Bain. Des sujets comme la guerre des gangs ou la drogue seront abordés à diverses reprises, parfois à une ou deux décennies de distance, soulignant les mutations d'un monde, tant négatives que positives.

Adhérer à son époque, la suivre au plus près, tout en ralentissant la temporalité (faute de quoi certains de ses héros seraient plus que septuagénaires à la fin de la série), tel n'est pas l'un des moindres tours de force d'Ed Mac Bain.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Si la brigade comporte nombre d'individus attachants dans leurs singularités, Steve Carella se détache nettement de cette partition chorale. Presqu'à l'insu de son créateur, d'ailleurs, qui avait prévu de le faire mourir dès le troisième tome de la saga, et n'en fut dissuadé que par les vives protestations de son éditeur. Si Carella jouit d'un statut à part, ce n'est pas seulement en raison de son courage ou de sa formidable faculté d'empathie. Ce qui le distingue des autres personnages, c'est l'importance accordée à sa vie de couple. L'inspecteur est marié à une belle sourde-muette, Theodora dite Teddy, à laquelle il sera toujours fidèle, et dont il aura deux jumeaux. Cette merveille histoire d'amour, dans son éloge de la différence, vaudra au lecteur quelques unes des scènes les plus émouvantes de la série, lesquelles contribuent à installer Carella dans l'imaginaire collectif.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

S'il ne possède pas tout à fait la maturité et l'assise de Carella (il gagnera l'une et l'autre au fil des épisodes), Bert Kling s'impose également comme un personnage clé de la série, pour des raisons fondamentalement inverses. À la stabilité affective de Carella, il oppose un involontaire chaos sentimental constant. Kling croit au grand amour, mais sa quête est semée d'embûches : sa fiancée décède, l'une de ses amoureuses le trompe etc…

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Difficile d'évoquer le 87ème district, sans parler des personnages moins reluisants qui le peuplent. À commencer par Ollie Weeks. Obèse, grossier, misogyne, raciste, envahissant, jouissant d'une mauvaise hygiène il n'appartient pas à la brigade proprement dite, mais est souvent amené à collaborer avec elle. Car en dépit de tout, c'est un flic efficace, à la logique impeccable.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Dans une moindre mesure, Parker, policier raciste auquel Carella finira par battre froid. Et bien entendu le Sourdingue, ennemi juré du commissariat, génie du crime dont les manœuvres ne sont souvent déjouées qu'à la dernière minute par le 87ème. On ne saura jamais son identité réelle, car il parvient également à s'échapper en ultime recours. C'est un adversaire récurrent, et une sorte d'obsession pour les policiers du district.

• Ed Mac Bain, le créateur d'univers

Outre la saga du 87ème district, Ed Mac Bain signera un nombre conséquent d'ouvrages, sous ce nom ou d'autres pseudonymes (entres autres celui de Evan Hunter). Notamment la série sur l'avocat Matthew Hope ou le roman "Graine de violence". Si ceux-ci ne manquent pas de force, ils n'atteindront pas tout à fait le niveau de la saga du 87ème district.

Avec elle, il brosse une comédie humaine quasi-unique dans le domaine du roman policier et de la série noire.

A l'exception des photos représentant Ed Mac Bain lui-même, les visuels de l'article sont extraits d'adaptations (cinéma, série, télévision) de romans de la saga du 87ème district.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Nous fêtons en ce 1er mai nos 6 ans d'existence et de partage !

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• The Assassin : beau et vain à la fois

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• The Assassin : beau et vain à la fois

Confier à Hou Hsiao Hsien les commandes d'un film de sabre (wu xia pian en vo, chambara pour les Japonais) c'est un peu comme si Jean-Luc Godard était seul maître à bord d'un James Bond. Intrigant à priori, voire excitant pour les plus téméraires, mais pas nécessairement probant quant au résultat final.

• The Assassin : beau et vain à la fois

Car ne nous y trompons pas : si quelques cinéastes ont su lui donner des lettres de noblesse, le wu xia pian, à la base, à l'instar de son homologue le chambara, est un "mauvais genre", issu de la série B. Les faiblesses du budget, de la direction d'acteurs, du scénario y sont souvent compensées par une folle énergie et une inventivité visuelle et chorégraphique dignes d'éloges.

Semer dans une œuvre de distraction un soupçon de cérébralité n'est pas en soi une mauvaise idée. Tant en littérature qu'au cinéma, ce métissage a créé des chef-d'œuvres. Encore faut-il savoir faire preuve d'un sens viscéral du récit pour prendre l'action à bras le corps lorsque le moment est venu.

Hou Hsia Hsien s'est imposé dans la catégorie films plombants encensés par Télérama (entre autres "Millenium Mambo"). Cela suffit-il à en faire un digne héritier de Chang Cheh et de King Hu ? Visiblement, loin s'en faut.

• The Assassin : beau et vain à la fois

Des cinéastes relativement introspectifs comme Ang Lee (avec "Tigre et Dragon") ou Zhang Yimou ("Le secret des poignards volants" "Hero") avaient su conjuguer humilité (en respectant leur cahier des charges) et ambition (en ne reniant guère ce qui faisait la force de leurs œuvres précédentes). Hou Hsia Hsien réalise une sorte de film intello, dans lequel le wu xia pian n'est qu'un vague bruit de fond. De telle manière que ni les amateurs de l'un comme de l'autre n'y trouvent au final leur compte.

Une photo parfois sublime, avec une ouverture en noir et blanc éblouissante, une actrice charismatique (l'étonnante Shu Qi ) ne suffisent pas à sauver "The Assassin" du naufrage.

• The Assassin : beau et vain à la fois

Ça cause à n'en plus finir, comme dans le pire des films français, pour nous expliquer des enjeux que nous peinons pourtant bien souvent à comprendre. Cette logorrhée indigeste, que n'habillent même pas de brillantes répliques, et qui n'est interrompue que par de longs silences contemplatifs, pourrait être à la limite supportable si elle était agrémentée de scènes d'action virevoltante. Las ! Les scènes d'action, totalement elliptiques, sont brusquement interrompues pour des raisons énigmatiques.

Comme si l'auteur éprouvait quelque honte à condescendre à une chose aussi triviale : satisfaire l'amateur de wu xia pian.

• The Assassin : beau et vain à la fois

Les combats sont d'une telle brièveté que c'en serait presque comique, si le spectateur à ce stade n'était déjà plombé par un pesant ennui. Il y a dans "The Assassin" un côté hors-sujet qui, bien exploité, pourrait nous le rendre sympathique mais qui, en l’occurrence, s'apparente presque ici à de la malhonnêteté intellectuelle.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

• The Assassin : beau et vain à la fois

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• E-Generation : Connexion haut débit

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• E-Generation : Connexion haut débit

S'emparer d'un sujet résolument moderne sans verser dans la branchitude, parler des travers de l'époque sans s'improviser moraliste : tels sont quelques uns des chausse-trappes que contourne brillamment l'auteur de "E-Generation". Ses atouts majeurs : un humour décalé, de l'exagération mineure qui met en relief le grotesque de l'ensemble à l'absurde échevelé d'une part ; de l'autre une mise en perspective propice à la réflexion.

• E-Generation : Connexion haut débit

Jean-Christophe Dollé observe, sans jamais la juger ni la prendre de haut, cette génération qui a grandi avec Internet. Regard précis, sans concessions, mais sans idées préconçues non plus. Sites de rencontres, paradoxes des réseaux sociaux (avoir plus de deux-mille amis exclut-il l'isolement ? Que se passerait-il si nous devions rencontrer chacun d'entre eux ?), addiction aux technologies : autant d'aspects explorés à travers de savoureux portraits de groupes.

Ce qui n'eût pu être qu'un ensemble de saynètes, de variations souvent brillantes sur un thème trouve une cohérence théâtrale non seulement par son unité de thème et de ton (avec lesquelles l'auteur se permet des ruptures parfois radicales) mais également par l'intrusion de personnages récurrents, comme une entêtante ritournelle.

"E-Generation" regorge de trouvailles. Parmi les plus réussies "le GPS amoureux", qui guide pas à pas les rencontres de chair et d'os. Car on se retrouve parfois démuni privé de la protection de nos écrans d'ordinateur. Jean-Christophe Dollé interroge, sans pour autant jouer les grands dénonciateurs ; on le sent en empathie permanente avec ses personnages. Il rit avec eux, non contre eux. Et si l'humour y prédomine, "E-Generation" ne s'interdit pourtant nullement l'émotion. Quelquefois trop en porte-à-faux pour faire mouche. Mais parfois suscitant de vrais instants de grâce.

• E-Generation : Connexion haut débit

À l'indéniable qualité d'écriture de Jean-Christophe Dollé, il convient d'ajouter une inventivité constante en matière de mise-en-scène. Sans fausses-notes ni temps morts, elle est d'une fluidité parfaite et confère à la pièce un rythme sans accrocs. Son originalité réside dans le fait qu'elle s'appuie essentiellement sur le corps et la voix des comédiens, plus que sur un décor quasi-inexistant. Utilisation du chœur, chorégraphies gestuelles, voire désarticulation (Clément Chauvin hallucinant en contorsionniste dans une scène sur Dieu) : tous les possibles des acteurs sont mis à contribution.

La plupart de ceux-ci d'ailleurs méritent un ample coup de chapeau. Tant pour leur qualité de jeu que pour leur polymorphie : dans l'expression corporelle comme dans le chant ou l'interprétation, ils brillent de tous leurs feux. Avec une mention spéciale pour le comédien précité et Pierrick Jean Desire, qui nous vaut l'une des scènes les plus bouleversantes de "E-Generation".

• E-Generation : Connexion haut débit

Issue de la promotion de l'école de théâtre "Les Enfants Terribles" 2014, la compagnie "J'ai peur que ça raconte autre chose" met sa jeunesse et son talent au service de cette pièce d'aujourd'hui. À l'origine du projet, ils en sont également l'aboutissement.

C'est l'ensemble de ces connexions réussies qui donne à "E-Genération" toute sa force et son intelligente contemporanéité

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

• E-Generation : Connexion haut débit

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• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Jean-Pierre Como est l'un des rares artistes à pouvoir être tout à la fois expérimental et accessible, exigeant et populaire. Une musique sans cesse en mouvement, qui transcende et transgresse les frontières entre les genres, prenant un plaisir ludique à ne jamais être tout à fait là où on l'attend. L'art de Jean-Pierre Como prend les directions les plus inattendues. Permanent zapping stylistique où, paradoxalement domine un sentiment d'unité. Car quelle que soit la forme que revête le son, il porte incontestablement une griffe, reconnaissable entre toutes.

S'il s'aventurait dans le rock ou la techno, ses créations, pour notre plus grand bonheur, seraient encore estampillées Jean-Pierre Como, parfaitement identifiables, sans pour autant renier les règles propres aux voies empruntées. En les aménageant tout au plus.

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

"Répertoire" remettait sur le devant de la scène l'interprète, dans une relecture inspirée des standards du jazz, ne laissant que peu de place au compositeur, à travers deux morceaux de toute beauté qui -ô miracle- sonnaient comme de futurs classiques. "Boléro" explorait les musiques latines et méditerranéennes. Une tonalité "so calliente" qui n'eussent point surpris chez un Caj Tadjer ou un Eddie Palmieri, mais qu'on n'attendait pas de la part de ce compositeur aux vertus caméléoniennes. C'est cette fois vers l'Italie que se tournent résolument les regards du compositeur, en y ajoutant une autre dimension, absente de ses précédents opus : la voix.

Le risque majeur d'une telle aventure : sombrer dans un folklore de pacotille, piège dans lequel se sont fourvoyés jadis bien des créateurs, tant dans le jazz que dans la musique classique. Les remarquables talents de mélodiste de Jean-Pierre Como déjouent habilement le piège où l'eût englué une surdose de sucre.

Beaucoup de jazzmen eurent recours aux sortilèges de la voix féminine. Jean-Pierre Como décide là encore de surprendre, en faisant appel à deux vocalistes masculins : Hugh Coltman et Walter Ricci.

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Le premier, par sa voix chaude et posée, impose d'office puissance et présence. Venu de la famille du blues-rock, il se glisse avec élégance et énergie dans l'univers comoien.

Ayant débuté sa jeune carrière en imitant les grands crooners, Walter Ricci n'évite pas toujours les travers de ceux-ci (entre autres une sur-romantisation et une sur-dramatisation). Ce n'est que sur le long cours qu'il se révèle, avec une belle évidence.

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Sa voix, haut perchée, parfois proche de la rupture, ne manque pas de charme, mais semble peiner à affirmer la personnalité d'une tessiture. Elle réserve pourtant bien des surprises. Lorsque le maestro la pousse dans ses ultimes retranchements, la transformant en pur instrument, comme jadis Luciano Berio avec Kathy Berberian, la magie opère sans la moindre restriction.

La participation des chanteurs ne se borne d'ailleurs pas à leur seule interprétation. Ils ont su poser leurs mots sur les notes sophistiquées de Jean-Pierre Como.

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

Si le jazzman prend des libertés avec les codes des genres musicaux sur lesquels il a jeté son dévolu, il en va de même avec les règles qu'il s'est lui-même fixées. Ainsi de la belle échappée que constitue "Mandala forever" qui, sous ses airs de mélodie swinguante particulièrement tonique, n'en brasse pas moins, en un seul morceau, plusieurs styles de jazz qui rarement cohabitent.

Musicalement et créativement omniprésent dans "Express Europa", l'artiste est sur scène d'une humilité et d'une générosité, n'hésitant pas à s'effacer si besoin, pour mettre en avant ses partenaires musicaux. Qui outre ses deux chanteurs, comptent également les excellentissimes Stefano Di Battista et André Ceccarelli dans leurs rangs, pas moins.

Une formidable aventure musicale, qui prend tout son essor sur scène, mais dont la trace discographique laisse incontestablement sous le charme.


Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

• Les métamorphoses de Jean-Pierre Como

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• Kuniyoshi, rebelle et fantasque

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Kuniyoshi, rebelle et fantasque

L'expo "Kuniyoshi, le démon de l'estampe" est un de ces chocs artistiques qui vous laissent, bien longtemps après sa vision, en état d'émerveillement chronique. Ce peintre du XIXème siècle, jamais exposé en France, est considéré comme une source d'inspiration incontournable par les mangakas. Il ne saurait pourtant être réduit à cela, tant son art polymorphe se joue des règles et des codes et se métamorphose au gré d'une œuvre prolifique.

• Kuniyoshi, rebelle et fantasque

Tout ce que l'œil occidental croit savoir de l'art du pays du Soleil Levant est ici remis en question. À commencer par la science des couleurs. Si la gamme chromatique d'artistes connus et appréciés ici (Hiroshige, Hosukai) se décline principalement dans des tonalités pastels, il n'en est rien chez Kuniyoshi, dont la plupart des tableaux font exploser la couleur, à en faire pâlir de jalousie le plus extrémiste des fauves. En France, l'artiste fut admiré par des personnalités aussi différentes que Rodin et Monet.

• Kuniyoshi, rebelle et fantasque

Ses sources d'inspiration sont à l'image d'une création protéiforme. Les scènes guerrières d'une intensité foudroyante, que n'eussent point renié les maîtres de l'heroic fantasy alternent sans coup férir avec des paysages lacustres d'une éclatante sérénité. Les caricatures où le grotesque est roi, voisinent avec le baroque flamboyant de ses scènes mythologiques. Il est à noter d'ailleurs que dans ses proportions comme dans son allure, chaque animal représenté devient un monstre de légende, qu'il fusse tigre, pieuvre ou poisson.

• Kuniyoshi, rebelle et fantasque

Le fantastique, chez Kuniyoshi, s'annonce rarement en tant que tel. Pourtant, le quotidien lui-même prend souvent, chez lui, des allures de pure fantasmagorie. Bien davantage encore que chez son compatriote Hosukai, qui n'a de commun avec lui que l'amour des animaux hors normes, flirtant délibérément avec la monstruosité.

• Kuniyoshi, rebelle et fantasque
• Kuniyoshi, rebelle et fantasque

Lorsque le gouvernement japonais interdit de représenter les acteurs et les geishas, Kuniyoshi contourne cet ukase en les peignant masqués ou avec des visages animaux. Affirmant ainsi son indépendance face à toute forme de pouvoir.

• Kuniyoshi, rebelle et fantasque

Tant dans l'élan du mouvement que dans la force des caractères, qui pourraient l'apparenter à l'expressionnisme, Kuniyoshi signe sa singularité. Il serait tentant de le comparer, à défaut de l'assimiler, à quelque artiste occidental susceptible d'appartenir à la même famille, mais la vérité est que l'artiste demeure unique, n'étant mesurable qu'à sa propre jauge. Derniers jours d'une expo à laquelle vous auriez tort de ne pas vous précipiter.


Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

• Kuniyoshi, rebelle et fantasque

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• Preacher, thriller métaphysique jouissif et blasphématoire

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Preacher, thriller métaphysique jouissif et blasphématoire

Série bd culte aux États Unis, "Preacher" est au monde des comics ce que Lynch est à Lelouch, la Vodka au Beaujolais nouveau, Philippe K. Dick à la SF, Bukowski à Marc Lévy ou Maurice Dantec à Anne Galvada. Plus vicieux, plus tordu, plus bizarre et délibérément plus transgressif. À ne pas mettre bien sûr entre toutes les mains. Ça jure et ça blasphème à quasi toutes les pages, ça ne respecte quasiment rien, ça charcle comme du Tarantino sous acides.

Les méchants sont affligés des perversions les plus abominables, et les héros ne valent pas beaucoup mieux. À commencer par le Révérend Jesse Custer.

• Preacher, thriller métaphysique jouissif et blasphématoire

Investi par une entité d'une puissance équivalente à celle de Dieu - née de l'histoire d'amour illicite entre un ange et une démone- il décide d'aller trouver le Créateur pour lui demander des comptes. À sa décharge, sa vocation a été quelque peu forcée par une grand-mère littéralement diabolique et ses âmes damnées. Ses alliés : son ex petite-amie, devenue entretemps tueuse professionnelle ; un vampire irlandais qui ne boit pas que du sang, affectionne l'insulte amicale et l'humour caustique, qui se révélera son plus sûr ami.

• Preacher, thriller métaphysique jouissif et blasphématoire

C'est quasi une règle d'or pour toute création fantasmagorique : pour obtenir du lecteur -ou du spectateur- une pleine "suspension d'incrédulité", il importe que les protagonistes du récit aient du corps, et que leur environnement soit crédible.

• Preacher, thriller métaphysique jouissif et blasphématoire

Et de ce point de vue, la contrainte était forte vu le point de départ assez délirant de Preacher. Le contrat est pourtant rempli au plus que parfait. Les personnages sont d'une formidable densité. Les héros extrêmement attachants en dépit de leurs travers, les méchants abominables. Le monde dans lequel ils évoluent existe. Quant à "l'autre monde", le parti-pris de le traiter de manière concrète et très frontale, entre ses adéphins en bisbille administrative avec les séraphins, son dieu mégalomane, et son "saint des tueurs" qui semble échappé d'un western de Sam Peckinpah, se révèle au bout du compte extrêmement payant.

À ces contraintes, le scénariste Garth Ennis en ajoute une autre : la vitesse. Un pari plutôt gonflé pour une série qui compte soixante-dix épisodes !

• Preacher, thriller métaphysique jouissif et blasphématoire

Gageure infernale que tenir le tempo sur la distance, sans être rejoint par le démon de la précipitation ou pire celui du bâclage. Notre homme s'en acquitte haut la main, menant en quasi-permanence son récit pied au plancher sans que jamais le lecteur ne ressente l'effort. Il n'en ménage pas moins, en un miracle d'équilibre, le temps pour camper ses ambiances et ses personnages, s'offre parfois des arrêts sur image pour revenir sur leur parcours.

• Preacher, thriller métaphysique jouissif et blasphématoire

Le terme si galvaudé "Thriller métaphysique" semble avoir été inventé pour "Preacher". Car c'est exactement de cela qu'il s'agit, dans la plus noble acceptation du terme. Il serait toutefois injuste de minimiser le rôle de Steve Dillon dans cette réussite éclatante. Le dessinateur opte pour un certain nombre de partis pris qui en font le parfait binôme de Garth Ennis. Le trait est net et précis, sans aller jusqu'à un ultraréalisme qui eût nui à la teneur de récit. À l'inverse des héros sombres et torturés, le dessin lumineux surprend. Il était en fait le seul choix possible. La forte caractérisation physique de ses bad boys contribue de plus grandement à la fluidité du récit.

• Preacher, thriller métaphysique jouissif et blasphématoire

La réédition intégrale de "Preacher", devenu depuis longtemps introuvable en France, dans la collection Vertigo est un événement de taille. Six albums de plus de 400 pages chacun, qui se dévorent avec un appétit féroce. Les deux premiers sont déjà disponibles. On attend avec impatience la suite. On peut en revanche émettre des doutes légitimes (mais -qui sait ?- peut-être infondés) sur l'adaptation télé de la série. Comment retranscrire sans trahir l'humour noir, l'insolence et les situations parfois extrêmes de Preacher ? Les premiers épisodes verront le jour mi 2016 aux USA, et il nous faudra vraiment le voir pour y croire.

 

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Orlando de Rudder aimait les mots d'amour ; cette passion lui fut fatale. À la tyrannie des "écritures sèches" qui régentent la vie littéraire, il opposait les désordres somptueux d'une écriture généreuse, vocabulaire quasi-charnel, phrases émaillées d'alexandrins et de gouleyantes métaphores. Au sérieux papal de bien des modernes, il préférait le rire gargantuesque et la polémique vivace.

Que l'une des plus grandes plumes (peut-être même la plus grande) contemporaines de l'hexagone "replie son parapluie", sans que la presse nationale s'en fît écho ne surprendra que ceux pour lesquels le talent est proportionnel à sa couverture médiatique. Orlando suivait des voies de traverse. Il eût pu faire école ; il n'en fût malheureusement rien. Ses récits picaresques, ses fables décalées au ton inimitable, ses pamphlets érudits mais jubilatoire n'inspirèrent que trop peu d'émules. Comme si ces festins orgiaques de la langue déconcertaient les tenants d'une mise au régime du verbe.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Orlando De Rudder était à l'image de ces hommes universels , érudits dont la curiosité s'étendait à tous les domaines de la connaissance. Au fait du dernier livre paru (il en lisait parfois jusqu'à dix par semaine !!!) comme du plus obscur auteur médiéval (il avait tenu une chaire universitaire sur la littérature du Moyen-âge) ou de ceux de l'Antiquité (on lui doit "Aperto Libro", savoureux ouvrage sur les citations latines).

Son premier roman, "La nuit des barbares", en 1983, avait quelque peu secoué un certain ronron littéraire. Une langue somptueuse, au verbe riche, un imaginaire débordant, un humour qui parcourait toute la gamme des couleurs du spectre. Il y avait non seulement là un style unique, reconnaissable entre mille, mais également la marque d'une forte personnalité littéraire. Rien ici pourtant de l'auteur sophistiqué ou mondain ; l'écriture est de chair et cela se ressent. Un rapport gourmand aux mots. Ogre littéraire incompris qui n'entre dans aucune case.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Son passage à "Apostrophes" m'a laissé estomaqué. Ce jeune romancier, de 13 ans mon aîné, en quelques phrases à peine d'un humour presqu'anglais, parvenait à déconcerter Pivot. Tout en tirant, amusé, sur sa pipe - et oui, en ce temps-là, les talk shows étaient enfumés-. Je courus aussitôt acheter son ouvrage. Un véritable choc. J'étais émerveillé, ébahi, et du haut de mes vingt ans, je me mis en quête de l'auteur. La rencontre fut au-delà de toutes mes espérances. S'en ensuivirent plus de trente ans d'une solide amitié. En dépit de quelques éclipses, liés au chaos de nos existences. De quelques divergences aussi.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

La presse des eighties s'emballe pour celui qu'elle considère comme "l'écrivain le plus doué de sa génération".

Outre un background impressionnant, l'homme possède il est vrai une biographie qui vaut le détour. Non seulement parce qu'à l'instar de bien des grands romanciers américains, il a exercé mille et un métiers : boxeur, guitariste de jazz, déménageur de pianos…

Mais aussi parce que né dans le train Paris-Rome, il a été élevé par sa grand-mère, Germaine Tailleferre, seule femme du groupe des Six. Chez celle-ci, défilent, entre autres, en amis, Julien Gracq, Francis Poulhenc, Boris Vian. Orlando s'y entend également en gravure. L'une d'elles illustrera plus tard l'un de ses romans "Tous crus les coqs".

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Ce serait cependant un tort que de réduire au seul style ses ouvrages. Orlando De Rudder est également un conteur hors-pair, qui sait faire exister des personnages hauts en couleur. Qu'importe que nombre de ses romans possèdent un cadre historique - fort souvent le Moyen-âge- ; il nous en rend familier et proche le moindre protagoniste. Suivront plus d'une dizaine de romans, habités par une verve truculente, parmi lesquels une poignée de chef d'œuvres comme "L'âne et la lyre" "Le tempestaire" ou "Le traité des traités".

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Ceux de ses livres qui n'atteignent pas de semblables sommets- mais Orlando lui-même a mis très haut la barre de l'exigence- n'en contiennent pas moins multitude de trouvailles et de moments de génie. Ils ne sont mineurs à mon sens qu'à l'aune de ses propres romans. Car "Le village sans héros" "Lee Jackson" ou "Les carnets de Maria Pachito" sont un certain nombre de coudées au-dessus du tout venant littéraire.

Il y a aussi les essais, les pamphlets, drôles et érudits. Tel l'indispensable "Droit au blasphème" -qui osera aujourd'hui le rééditer ?- publié au moment où Salman Rushdie et Martin Scorcese s'exposaient conjointement aux foudres des intégristes (même si le premier connaîtra une haine plus tenace). Ou "Aperto Libro", recueil de citations latines commentées et interprétées avec rage et truculence.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Les aléas de l'existence l'entraînent quelques temps hors du monde des livres. Mais jamais loin de l'écriture. Le Net, tout d'abord, devient l'un de ses terrains de jeux. Jusqu'à cinq ou six posts par jour ! Entre exercices d'admiration et véhémentes diatribes pamphlétaires et souvent politiquement incorrectes, on trouve sur son blog pléthore de textes courts, drôles, émouvants, voire les deux en même temps, de poèmes rimés (sans doute le domaine où il excelle le moins, en dépit de certains sonnets hilarants). S'y ajoutent nombre de romans et d'essais, dont la plupart demeurent inédits à ce jour.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Le retour à l'édition se fait néanmoins, avec un nouvel éditeur, Hors Commerce. Trois livres. Deux romans, avec des personnages plus contemporains, "Le trou Mahaut" et "Le bourreau de Maubeuge". Le premier est une merveille. L'imagination, la langue, l'humour féroce, tout y est, dans les proportions les plus généreuses. Le second, bien qu'en "middle tempo" comporte néanmoins des passages fulgurants. Un essai "Rhétorique de la scène de ménage", qui renvoie Zemmour à ses chères études et s'approcherait plutôt de la lucidité et du sens de la mise en perspective d'une Elisabeth Badinter.

• Orlando De Rudder, la rage d'écrire

Si la presse s'enthousiasme de nouveau pour "Le trou Mahaut", il semble qu'il n'en soit pas de même pour les suivants. Deux livres courts mais admirables, de vrais bijoux, verront également le jour chez deux petits éditeurs "Le noyer d'Erstein" et "Carrefour de la mélancolie". Ce bref retour "aux affaires" sera suivi d'une plus longue traversée du désert.

Son ultime ouvrage publié "Le Comte de permission", sans doute l'un de ses plus beaux, n'aura hélas qu'un faible écho, tant critique que public. Pourtant, ce roman historique écrit à la première personne est d'une puissance inouie dans son évocation, bien au dessus du "Château blanc" d'Orhan Pahnuk ou de "Sinouhe l'égyptien" de Mika Waltari.

J'espère qu'un jour l'on rendra justice au génie d'Orlando de Rudder. Mais nul ne pourra me rendre l'ami que j'ai perdu.

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Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

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• Youth, un film en état de grâce

Publié le par brouillons-de-culture.fr

• Youth, un film en état de grâce

En perpétuelle expansion dans les années 70, le cercle des cinéastes italiens à succès s'est progressivement réduit comme peau de chagrin. Dans la dernière décennie, on compte sur les doigts d'une main les élus à y avoir pénétré. Encore plus rares dans ce top 5 ceux qui dépassent le statut de "one hit maker".

• Youth, un film en état de grâce

Tel est le cas de Paolo Sorrentino. Plutôt que de s'en éjouir, une bonne part de la critique française semble bien décidée à crier haro sur le baudet. Sorrentino divise la presse hexagonale, ce qui est plutôt bon signe, tant le consensus mou semble y être devenu une règle d'or journalistique.

• Youth, un film en état de grâce

"La grande belezza", au succès inattendu, avait déjà subi de telles attaques en règle."Youth", son nouveau film, n'y échappe guère, écopant même de vains procès d'intentions. Que Sorrentino soit ou non à la hauteur des modèles qu'il revendique me semble parfaitement anecdotique. On peut ne pas être Welles ou Fellini sans pour autant n'être rien. De fait "Youth" est probablement l'un des objets cinématographiques les plus excitants du moment. Parce qu'on y sent, d'un bout à l'autre, un cinéaste au travail. Une volonté. Un regard. Une vision. Qu'on la partage ou non n'est que question de point de vue.

• Youth, un film en état de grâce

En contrepied d'un certain cinéma hollywoodien trop souvent gangréné par le jeunisme, Sorrentino prend pour "héros" deux seniors charismatiques parvenus à l'heure du bilan. Lorsque les papys en question sont interprétés, incarnés par d'aussi prodigieux monstres sacrés qu'Harvey Keitel et Michael Caine, nous serions mal avisés de faire la fine bouche. Si le premier, cinéaste déterminé à boucler son film-testament, livre une magistrale performance d'acteur, le second compositeur post-moderne estimé dans le monde entier qui a volontairement renoncé à écrire, stupéfie par son jeu tout en finesse et en retenue et se révèle plus bouleversant que jamais.

Paolo Sorrentino transforme ce qui n'eût pu, au bout du compte être qu'une méditation esthétisante un peu vaine sur la vieillesse et la mort, en un véritable feu d'artifices émotionnel. On y parle de transmission, de la notion relative de "réussir sa vie", de la création, des passions dévoratrices qui oblitèrent une part du réel, d'amitié et de rendez-vous manqués. Dialogues vifs et brillants, qui contiennent de véritables pépites, dans cette comédie douce-amère qui conjugue brillamment lenteur et densité.

• Youth, un film en état de grâce

Il serait tentant d'évoquer le spectre des comédies seventies transalpines évoquées plus haut. Fantôme après lequel courent nombre de cinéastes, à l'instar de celui de Frank Capra. Mais, en dépit des apparences, Sorrentino n'a rien d'un nostalgique passéiste. Loin de laisser reposer le film sur un scénario sans temps mort et des acteurs en état de grâce, il a l'intelligence de le penser également en images ; Youth regorge d'idées visuelles étonnantes et abouties. Qu'elles soient purement esthétisantes (ces vieillards torses nus filmés comme un autre "Bal des sirènes") ou de l'ordre du slapstick (Michael Caine "orchestrant" le meuglement des vaches et le bruit de leurs clochettes).

• Youth, un film en état de grâce

À ce festin déjà copieux, le cinéaste ajoute quelques douceurs, sans jamais être indigeste. Comme ces rôles secondaires toujours éblouissants et toujours habités. Rachel Weiz est renversante et son "explication" sur une table de massage avec Michael Caine -son père dans le film- est un des moments forts du film. Quand à Paul Dano, qu'en dire, sinon qu'il est probablement l'un des plus grands acteurs de sa génération, d'une intensité presque dérangeante ?

• Youth, un film en état de grâce

En marge de ses rôles déjà consistants, de multiples apparitions crèvent l'écran, parfois le temps d'une scène. De ces enfants dont le rôle se révèlera crucial à Jane Fonda en guest-star magnétique. Film en constant équilibre et comme sur le fil du rasoir, qu'un rien pourrait faire chuter, "Youth" est littéralement porté par un cinéaste qui en rend chaque minute éblouissante.

Pascal Perrot, texte
Gracia Bejjani-Perrot, graphisme

Publié dans sur grand écran

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